" Comme dons naturels, personne n'a été
plus favorisé que M.de Balzac.
Finesse d'observation, grâce, délicatesse,
imagination féconde et inventive, il avait tout, s'il eût voulu
tout régler. Il ne s'est perdu que par l'excès de ses qualités,
par leur exagération, par leur raffinement. Que M.de Balzac fût
venu dans un autre temps, quand le respect des traditions contenait, disciplinait
les facultés de l'écrivain, les belles parties de son talent
se seraient seules mises en relief, et les mauvaises tendances auraient
été réprimées, domptées, vaincues; il
ne nous serait resté qu'un aimable romancier, habile à fouiller
dans le coeur humain, initié aux secrets de nos misères, et
racontant, pour l'édification de la vie, l'histoire mystérieuse
des passions. Dans un milieu moins sensuel, au sein d'un monde moins épris
de lui-même, moins esclave de ses intérêts, moins indulgent
pour les écarts de tout genre, il eût trouvé le correctif
nécessaire à sou ardeur d'invention, à son penchant
pour l'excessif, à sa prodigieuse puissance de développement.
Les dons qui lui manquaient, la mesure, la réserve, la sobriété,
l'ordre, la symétrie, sont de ceux que la règle inspire, que
le travail peut conquérir. Le travail et la règle, voilà
les deux conditions des grandes oeuvres. L'indiscipline et l'improvisation
n'ont jamais conduit qu'à des avortements. L'une tend à couronner
le caprice individuel au préjudice de l'expérience; l'autre,
à exclure l'élément le plus précieux de toute
exécution, le temps. Toutes les deux engendrent et entretiennent
ces fumées d'amour- propre, qui font de nos auteurs autant de Penthées,
se grisant de leur gloire, et voyant double au travers de leur importance
chimérique.
La vie littéraire de M.de Balzac peut se partager
en trois périodes bien distinctes. Dans la première, pseudonyme
et désavouée, il travaille, au courant de la plume, pour les
cabinets de lecture et supplée à la qualité par la
quantité. Dans la seconde, il se nomme, il signe le Dernier des chouans,
que suit de près la Physiologie du Mariage, l'une des plus
ingénieuses créations de l'auteur, et dans laquelle la délicatesse
de la touche va parfois jusqu'à pallier l'absence complète
de moralité. Cette dernière oeuvre jette quelque éclat,
et rencontre ce succès de scandale qu'obtenaient alors toutes les
sorties contre le mariage. La vogue s'empare du nom nouveau qu'on lui signale.
Voilà M.de Balzac lancé. Il crée la Femme de trente
ans, et le fanatisme s'en mêle. C'est désormais l'enfant
chéri des boudoirs, le caprice des beautés sur le retour,
le physiologiste breveté des âmes souffrantes et méconnues,
le Legouvé des vertus chancelantes. On se pâme à voir
avec quelle adresse il excuse les fautes du coeur, avec quel art il les
prépare. On plaint, on aime les coupables, si heureuses d'être
défendues par lui; on se promet de ne pas résister au
besoin afin d'aboutir à des situations aussi intéressantes.
Il y a engouement, succès d'émotions, succès de larmes.
Cette seconde période comprend les meilleurs travaux
du romancier.
Le style pèche souvent, il se ressent du déplorable
goût de cette époque et se sert d'une langue qui, dans quelques
années, ne sera plus qu'un objet de curiosité. La morale y
reçoit aussi plus d'une atteinte et s'y prête à plus
d'un accommodement.
Cependant l'ensemble plaît, séduit, attache;
plus d'une fois la fraîcheur des idées en sauve la hardiesse
cavalière, comme l'originalité de la conception en couvre
l'impossibilité.
La troisième période s'agite sous nos yeux,
dans un cercle de témérités impuissantes, depuis la
Vieille Fille jusqu'à Vautrin. On ne peut, dans cette suite d'efforts
inespérés, méconnaître une grande énergie
instinctive et de belles facultés de création.
C'est une magnifique lutte, mais elle n'aboutit pas à
un triomphe. Les amis de M.de Balzac doivent lui conseiller de tenter autre
chose pour sa gloire.
L'un des plus grands défauts de M.de Balzac, c'est
de s'être créé un monde imaginaire, qu'il a pris au
sérieux et qu'il s'obstine à regarder comme réel.
La société pour lui se compose de femmes
perdues, d'escrocs déguisés en grands seigneurs, d'ambitieux
sans frein, de financiers sans pudeur, de magistrats sans entrailles. Il
voit la vie comme une comédie, et la traite dans ce sens. Tous les
acteurs y posent.
Quelque part que l'on aille, on met le pied sur une vipère;
quelque fruit que l'on cueille, il est gâté. On dirait un
vaste fumier dans un cadre d'or. Si les héros de ses livres
sont de petites gens, des types bourgeois, ils sont inévitablement
ridicules; si ce sont des personnages de haute volée, ils sont nécessairement
infâmes!
Les héroïnes seules et les objets de leurs
rêves trouvent grâce auprès de l'impitoyable romancier.
Hors de là tout est pourriture. Les salons dans
lesquels brillent les Nucingen, les Langeac, les Gobseck, les Keller, les
Rastignac, les Raoul, sont si singulièrement composés qu'on
serait tenté, en y entrant, de porter la main sur ses poches. L'idéal
de M.de Balzac est dans l'exagération des monstruosités exceptionnelles
que peut offrir la société.
De ce qu'un comte de Sainte-Hélène (1) a
passé des hôtels du faubourg Saint-Germain au bagne de Toulon,
il se figure que tous les salons sont pleins de comtes de Sainte- Hélène,
et base là-dessus son observation. Ainsi du reste.
[ (1) Un ancien forçat, Pierre Coignard, réussit,
pendant les premières années de la Restauration, à
faire figure dans le monde. Il avait été nommé lieutenant-colonel
de la Légion de la Seine. Ce prétendu gentilhomme continuait
d'ailleurs ses vols. Il fut arrêté en 1819.]
Les princesses, les marquises, les vicomtesses, luttent
à qui se prostituera plus élégamment et d'une manière
plus délibérée. Il n'y a plus ni famille, ni lien,
ni attachement; il n'y a qu'une grande et vaste intrigue dont Paris est
le foyer et qui étend jusque dans la province des ramifications inattendues.
Vous avez laissé les Rastignac, les Nucingen, les Guenée,
les Guéplin, les Raoul, dans la rue de la Chaussée d'Antin,
dans la rue de Lille, dans la rue Saint-Denis, fort occupés de leurs
affaires qui ne sont pas toutes orthodoxes; vous vous promenez en Touraine,
ou dans la Brie Champenoise, ou dans l'Anjou; vous croyez naïvement
que vous en êtes quittes. Du tout! Les Nucingen reparaissent à
Châteauroux, les Guenée à Provins, les Raoul à
Angers.
Les héros de M.de Balzac voyagent avec une facilité
surprenante: ils iraient jusque dans l'Océanie, s'il plaisait au
romancier d'y chercher un théâtre pour ses imaginations. Du
reste, il n'est pas permis au lecteur inattentif d'oublier ces personnages,
car M.de Balzac les rappelle à son souvenir avec une autorité
et une insistance qui prouve de quel prix ils sont à ses yeux. Qui
ne connaît Rastignac, le célèbre Rastignac? Dans
les âges futurs, Enée sera moins classique que ce héros.
Quand l'heure d'une réflexion plus calme sera venue,
il est impossible que M.de Balzac ne comprenne pas qu'il sert un maître
capricieux et inconstant. La vogue qui l'a soutenu le délaisse. Le
scandale retentit, mais il dure peu. Agir sur son siècle dans un
sens d'amélioration morale, lui offrir des délassements qui
soient en même temps des leçons, est-il une mission plus digne
de séduire les esprits brillants et les nobles intelligences? George
Sand l'a dédaigné: M.de Balzac l'acceptera-t-il? Nous le souhaitons
sans oser y croire. |